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Europe

"... de tu querrida presencia, Cumandante Che Guevarra..."

Les notes raisonnent, les mots vibrent, et la voix cache une emotion forte, le mystere d'une histoire que l'on devine, ou que l'on se prend a imaginer. Sa voix, elle porte jusque de l'autre cote des murs, se faufilant jusqu'en haut des marches, la ou ils se bousculent et se precipitent. Son chant arrive meme a arreter une personne sur 3, ce qui n'est pas un petit record dans le metro parisien. Le personnage m'arrete, le personnage, son chant, ses mots. Les sons d'une flamme morte, ou d'une revolution manquee, ou de reves qui reste encore a rever, ou que sais-je encore. Des sons symboliques pour nous en tous cas. La boucle est bouclee. La presque veille de notre depart, nous avions ete avidemment regarder "motorcycle diairies" (journal de bord a moto) au cinema d'Auckland et avions admire la force, l'energie et l'espoir du jeune Che Guevarra. 21220 km plus loin, lors de notre premier jour dans le metro, nous bouclons la boucle avec ce soleil parisien, un petit homme qui chante pour les costumes noirs, avec des rides autour des yeux qui sourient.

Et bien oui, nous sommes arrives a Paris. A force de pedaler... Nous arrivons dans un Paris qui brule, signe d'un malaise qui a pris une amplitude gigantesque. Nous regardons la France, comme nous avons regarde l'Europe, avec nos yeux de cyclistes, de nomades, de voyageurs en mouvement. Nous ne sommes pas chez nous, nous sommes entres dans un nouveau pays, a decouvrir. L'experience est quelque peu deroutante. Combien de temps serons nous capables encore, maintenant que notre voyage est fini, de regarder chaque pays, chaque region, chaque instant avec ces yeux pas tout a fait etrangers mais pas completement locaux non plus?

Ces yeux en mouvement, toujours avides de decouvertes, toujours sur le depart, pour rencontrer ce qu'il y a apres, de l'autre cote de la colline, de l'autre cote du tournant, de l'autre cote de la frontiere.

Ce sont d'ailleurs des yeux rouges qui nous accueilli en Europe, en Grece tres exactement. La dame qui sort de son bureau d'immigration porte des lunettes en plastique epais, rouge flamboyant. En fait, on ne voit que ca. Elle sort, mi-sourire, mi-pressee:

- "ou allez vous?"

- "nous allons en France!"

-"waouh!... D'ou venez vous?"

-"de Singapour"

- ...

les yeux rouges qui tourneboulent, puis eclats de rire. Avant de nous souhaiter bonne chance et de nous enjoindre de continuer. Quelle emotion devant la premiere eglise! Sans trop savoir pourquoi. Est-ce une reacti0n instinctive devant quelque chose de familier? Nous traversons ce bout de Grece (le nord du pays) dans des paysages "carte postale". La mer Egee, si belle si bleue, dans laquelle Yvoine se jette (Mike pour sa part trouve deja la temperature trop froide...). Les batiments blancs eblouissants qui tranchent sur des ciels bleus fonces. Petites eglises blanches perchees sur des collines abruptes et rocailleuses. Et les grecs, ah les grecs, si sympas et si fiers. Notre premier arret nous voit commander un cafe turc. Un cafe turc? Ca n'existe pas ici (nous sommes a 50 km de la frontiere entre les 2 pays). Nous n'avons que du cafe grec! Qu'a cela ne tienne, nous boirons le cafe grec, surtout qu'il a le meme gout, la meme odeur, la meme couleur, et est servi de la meme facon que le cafe turc. Ces grecs qui a notre approche courent dans les vergers pour nous rapporter des pommes maraudees. Ces grecs qui nous expliquent que l'on n'a pas besoin d'aller en Macedoine, autant rester en Grece, puisqu'Alexandre le Grand etait d'ici. "Il est a nous Alexandre le Grand!"

Nous irons tout de meme en Macedoine - apres tout, c'est un theme recurrent que celui des locaux qui nous expliquent de ne pas aller plus loin, parce-qu'il n'y a rien a y voir, parce-que c'est dangereux, parce-que les gens la-bas, on peut pas tout vous dire, mais les gens la-bas... A peine passons nous cette frontiere que nous retrouvons cet air que l'on avait decouvert ailleurs en Europe de l'Est lors de periples precedents. Les rues sont emplies de Lada, Zastiva et 4L et de chevaux a clochettes. Les petites vieilles marchent le long de la route le dos courbe et un foulard sur la tete. Les couleurs, meme les plus vives, ont un rayonnement un peu fade. Et biensur, biensur, les cheveux teints en rouge ou en violet, les brochings et maquillage sortis de magasines d'une autre epoque, et une mode qui est difficile a decrire, mais qui nous voit rester a siroter notre cafe de longues heures, poste d'observation pour ce defile d'un autre temps.

A partir de la Macedoine, les paysages defilent. Magnifiques lacs et montagnes, vues imprenables du haut de nos cols, de la ou on domine le monde. Petites eglises et villages isoles dans des paysages escarpes. En Albanie, ces paysages sont agrementes de bunkers - construits a outrance pour se defendre des ennemis de l'Albanie, c'est-a-dire a peu pres tout le monde a l'epoque ou ce pays vivait en autarcie communiste, mais cependant ami ni de l'URSS, ni de la Chine. Des Bunkers a n'en plus finir, plus reguliers que les panneaux routiers. Des bunkers, et des mercedes. 4 voitures sur 5 est une mercedes il nous semble. Elles ont toutes plus de 20 ans, mais au dire des locaux, "ce sont les seules voitures qui tiennent sur nos routes!" Le long de la route, nous traversons des campagnes ou chacun travaille son petit plot de terre. L'Albanie ne decolle pas, il semble. Pas de signes de developpement economique dans les campagnes, pas de tracteurs, chacun travaille encore a la pioche et au rateau. Quelques anes ici et la transportent un peu de paille. Certes Tirana, la capitale, montre quelques signes de developpement par comparaison. Mais nous n'y trouvons pas cette frenesie que l'on trouve en Croatie, au Montenegro ou meme en Macedoine. Tirana, en fait, est plus un amalgame d'immeubles peints de toutes les couleurs, dans tous les sens, des rues defoncees et des camions qui perdent la moitie de leur chargement en route (a nous d'eviter la casse!). Ensemble chaotique, pollue, poussiereux, que les policiers essaient vaguement - vainement? - d'organiser a grands coups de sifflets et de mouvements de bras.

L'Albanie est detestee pas ses voisins, c'est "le pays des voleurs", l'"abri des bandits et des malhonnetes". Nous rencontrons un jeune albanais qui parle anglais et nous explique. Pendant les decennies de dictature communiste, il n'y avait pratiquement pas d'ecole ou d'education. Depuis la fin de la dictature communiste, l'ecole est payante. Pour les albanais qui n'ont deja pas de quoi se nourrir, et qui eux-memes n'ont jamais ete a l'ecole, l'idee d'envoyer leurs enfants a l'ecole, et en plus payer pour cela, est a la fois incongrue et irrealiste. Quand les frontieres de l'Europe de l'est se sont ouvertes, et que la region a commencer un developpement rapide dans la periode d'apres guerre (de Yougoslavie), les albanais ont soudain vu arriver beaucoup de richesse a leurs portes, chez leurs voisins. Comment les acquerir, pour un pays sans moyens, ni economiques, ni educatifs, ni structurels? Petits vols et grands traffics ont renforce une reputation deja dure pour un pays qui pendant des siecles auparavant s'etait organise autour d'un droit canon extremement strict, base sur la loi du plus fort. Lorsque nous interrogeons ce jeune sur le futur du pays, la prochaine etape? "Il n'y a pas de futur ici, pas d'aide, pas d'education, pas de re-distribution, que quelques corrompus qui s'enrichissent. On essaie tous d'aller en Europe, en Italie, en France ou en Angleterre".

Apres l'Albanie, les signes de developpement se font de plus en plus reguliers. Le Montenegro, la Croatie, la Slovenie... Des reseaux routiers en passant par le niveau de prix, les vehicules, les batiments, le niveau de construction, au premier abord, nous ne sommes pas si loin des niveaux de vie et de developpement de leurs voisins italiens et europeens de l'ouest. Nous nous regalons sur de belles routes reconstruites par l'Union Europeenne principalement, apres la guerre. Les paysages sont de toute beaute. De criques en fjords, les vues sont imprenables, agrementees ici et la de vieilles villes au caractere certain. Nous passons plus de temps a admirer les paysages, qu'a la relation. Constat tres probablement trop rapide, mais il semble que plus un pays est developpe economiquement, plus il s'appauvrit au niveau relationnel. Les locaux sont moins interesses par nos montures, plus indifferents a notre passage.

Avec quelques exceptions notables cependant. Cette famille du Montenegro maintenant immigree en Suisse mais de retour pour des vacances nous apercoit sur la route a quelques kilometres de la frontiere albanaise. "Etes-vous suisse?" nous demandent-ils a la vue de nos vetements qui portent la croix suisse de leurs fabricants (DT Swiss et Assos). "1/4 suisse!" repond fierement Yvoine. Nous voici invites chez eux, a boire d'abord le cafe (espresso! Comme partout dans ces pays de l'Europe de l'est, cela nous avait deja frappe lors de notre escapade a velo en Bulgarie l'annee precedente), puis la fameuse grappa, alcool fabrique par le patriarche depuis la nuit des temps, sur un alambic traditionnel que nous voyons maintenant a l'ouvrage dans le jardin. Cafe et grappa sur un estomac vide et un corps qui a pedale toute la journee, autant vous dire que notre pose camping ne sera pas tres eloignee...

Exception encore que cette boulangere en Baviere (Allemagne) qui nous offrira le petit dejeuner et nous donnera son adresse: "la route est dangeureuse, s'il vous plait, ecrivez moi de Paris pour me confirmer que vous etes bien arrives!" Nous imaginons notre carte postale maintenant tronant fierement dans sa boulangerie, ou nous avions passe une bonne heure a decrire notre voyage avec la boulangere et ses quelques clients. Ou encore ce fermier en France qui nous offrira the, brioche et chocolat alors que nous ne cherchions que de l'eau! Et que dire de cette petite dame, en France, qui tient un cafe-cantine pour les travailleurs du coin. A notre arrivee, elle nous regarde et nous demande d'ou l'on vient.

-"de Singapour!"

-"... (silence) ... et vous avez un revolver avec vous?"

- "non..."

- "moi, je n'aurais pas fait ca sans revolver!"

Elle nous fait une petite place sur une table, ou nous nous installons profitant de la chaleur du feu qui brule au milieu de la piece. Elle nous sert un enorme repas, salade, frites et roti de porc. Et cafe. Elle est toute excitee lorsqu'elle voit que nous avons fini tous les plats, que nous avons meme eponge la sauce avec notre pain... Elle est toute contente. Son sourire ressemble a celui de ma grand-mere quand elle nous invite a dejeuner et que nous finissons les plats, un sourire de satisfaction parce-que cela veut dire que nous avons aime, et que nous en avions besoin. Un sourire de bonte aussi pour ceux et celles pour qui cuisiner et offrir un repas. c'est comme donner un peu de chaleur ou d'amour. Alors que je demande l'addition, elle me regarde et me dit: "vous venez de loin sur vos velos, vous ne devez pas avoir beaucoup d'argent, est-ce que vous pouvez me donner 10 euros?"

Nous profitons des magnifiques paysages, des petits villages et des mets locaux, delicieux et varies. L'Autriche, ou nous retrouvons le soleil apres 6 jours de pluie entre la Croatie, Slovenie et Italie, reste un moment tout-a-fait special. Sous des ciels infiniment bleus, sans vent, avec des temperatures a 22 degres, nous traversons les Alpes par la route la plus elevee du pays, celle qui nous emmene vers les hauteurs enneigees du GroBglockner. Qu'il est bon d'etre entoures de nos cheres montagnes, domines par ces sommets et ces glaciers. Pour l'ascension de cette route fameuse, nous sommes accompagnes de Michael, un anglais vivant a Munich, que nous avons rencontre lors du petit-dejeuner. Il est lui aussi sur son velo, mais un velo de route sans bagages: vivent les kilos en moins! Il pedale avec nous et nous regarde completement impressionne en nous appelant les "chevres de montagne" compte-tenu de notre energie et de notre chargement. Chouette journee partagee avec ce cycliste, le velo est vraiment createur de rencontres! Nous sommes tellement ivres de bonheur a l'arrivee au sommet apres avoir grimpe 2100 metres de denivele, que nous filons de l'autre cote a 75 km par heure sur notre route tortueuse, laissant les voitures loin derriere.

Ah ah! Qui nous arretera maintenant? Personne! Nous voici a Munich ou nous retrouvons nos amis Sepp et Kristina, les Hoffman ainsi que le frere d'Yvoine et son amie. Personne! Nous voici pedalant le long du lac de Constance dans un brouillard epais. Personne! Nous voici a Freiburg chez des amis d'amis, a seulement quelques kilometres de la frontiere francaise! Personne surement alors que nous arrivons a la frontiere a midi pile - l'heure prevue! - avec un comite d'accueil d'une trentaine de personnes qui nous attend. Marc, Florence, Emeline, Solene et Michael - la famille d'Yvoine - nous attendent, a velo, avec un bon groupe d'amis alsaciens! Nous picniquons au bord du Rhin, avant de pedaler nos premiers 35 km en France, accompagnes de sourires, de fetes et d'amitie. Quelle arrivee! Choucroute alsacienne, visites des villages alentours et surtout joie de retrouver ces premieres tetes familieres, nous reprenons en 2 jours suffisamment d'energie pour traverser l'est de la France. Nous traversons ces dernieres petites collines qui nous separent de Paris (les petites collines etant les Vosges, decritent par Mike apres une bonne observation de la carte), et entre baguettes et pains au chocolat, nous pedalons pour finalement arriver aux portes de Paris.

Et nous arrivons si simplement il nous semble. Daniele et Francois, nos amis de Maisons Alfort (sud est de Paris) sont la, sur le trottoir devant chez eux, avec leur petit chien, et ils nous font la bise. Est-ce donc vraiment vrai que nous sommes arrives? Nous regardons nos velos, l'air mi-heureux mi-triste. Il leur reste une journee a faire dimanche, journee importante s'il en est: remonter les Champs-Elysees avec tous les copains! Et quelle remontee! Dans le froid parisien, ils ont mis leurs gants et leurs bonnets pour pedaler avec nous. De plus jeune au moins jeune, il y a presque 60 ans! Et ils pedalent avec un grand sourire sur chacune de leur figure rougie par le froid. Ils pedalent pour nous accueillir apres ces mois sur la route. Ils ne sont pas les seuls a nous accueillir d'ailleurs. Sous l'arc de triomphe, nous avons droit a l'armee francaise et au salut militaire, a la fanfare jouant la marseillaise alors que nous tournons autour du fameux rond point de la place de l'etoile, au drapeau neo-zelandais meme! (puisque en vrai, il s'agit d'une ceremonie du Commonwealth) Nous tournons et tournons, au milieu des voitures, avec nos longues traines en plastique multicolores et nos T-Shirts, temoins de ce que nous venons d'accomplir: Singapour-France a velo. Et puis Emile nous remet nos medailles, tres ceremonieusement. Lui a qui sa maman lui a dit ce matin: "tu te rends compte, ils ont fait du velo pendant 300 dodos!" Avant que l'on fasse exploser le presque champagne a la maniere des coureurs de formule 1...

Apres cela, on a demonte nos becanes, le coeur un peu serre, mais contents de notre bagage. Et anxieux de voir ce qu'il y a apres, apres la prochaine colline, apres le prochain tournant, apres la prochaine frontiere, apres aujourd'hui!

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